Inde (2)

Mamalapurnam, 8 decembre 2001
voir les photos
retour vers Inde (1)

Bonjour à tous !

Si mon séjour au Népal a pu parfois remettre en question le bon déroulement de la suite de mon voyage : grosse fatigue après le trek, certaine difficulté à gérer ma solitude et les moments d'ennui, j'ai retrouvé aujourd'hui ma pêche d'antan, fraîche et disponible pour de nouvelles aventures extraordinaires dans le plus pur enthousiasme.

Bénarès

Bénarès represente pour moi une ville magique et envoutante, aussi dangereuse que belle. Le matin des jours du festival de Dipawali, des lutteurs bien bâtis de muscles fins et longs se battent sur un tatami en plein air. Quelques cerfs volants sont grillés sur les fils électriques. A Bénarès, la mort fait complètement partie de la vie au quotidien. Environ 300 corps sont incinérés par jours, à deux endroits différents sur le bord du Gange. Un enfant joue à tirer sur la corde d'une barque qui revient doucement vers la rive. Un chiot atteint de gale me tient compagnie, les hommes urinent et défèquent sous mes yeux, sous l'air indifférent de tout le monde. Le corps d'un défunt est enlevé du papier d'aluminium doré et argenté et déposé sur le bûcher dont le poids du bois est au préalable pesé. Une famille d'intouchables à Bénarès a le monopole du bois dans la ville, ce qui fait d'elle des gens très fortunés. En arrivant la première fois sur le Main Burning Ghat, je suis effarée de tout le commerce autour de la mort : quelques ruelles sont murées de stères de bois de 3 m de haut, sur plusieurs dizaine de mètres de longs. Ici, ça dépote.

En plein milieu, le mouroir, lugubre bâtiment en ruine aux ouvertures sans fenêtre, ni électricité. A l'interieur, des gens mourrant de variole, de lèpre ou de vieillesse. Un homme me propose une viste guidée à l'intérieur moyennant quelques roupies. Non merci, la misère n'est pas un spectacle pour moi. Les plus riches se font brûler avec du bois de santal, les plus pauvres avec du bois commun. 360 kg de bois sont nécessaire pour brûler un corps en 4 heures environ. Pour ceux qui meurent sans le sou, il existe un endroit ou ils peuvent être brûlés à l'électricité. Si en France, les incinérations sont glauques, là, à Bénarès, aucune émotion apparente, et en harmonie avec la nature. Comme le cycle de la vie. Avec mes yeux d'européenne, c'est le spectacle du glauque dans l'indifférence générale.

La seule fois où j'ai failli craquer, c'est lorsque j'ai vu un petit homme de 6 ou 7 ans se faire raser le crane comme tous les fils ainés lorsque le père décède. Il était là, accroupi auprès du Gange, visage impassible, coudes serrés sur son ventre. Je me suis demandé quel était l'avenir de la famille lorsque l'on sait le peu de place accordée à la femme en Inde et la pauvreté extrême de la majorité des familles. Puis, torse nu vêtu d'un drap blanc, il a mis le feu au bucher. Quelques cendres des autres crémations me parviennent sur la peau des mains et mes habits.

Les hommes ensuite enfilent comme des mikados des gros bouts de paille rigides entre les grosses bûches de bois après avoir découvert un peu les pieds et la tête du mort. La fumée qui se dégage est jaunasse. L'homme a cessé de vivre il y a quelues heures. Lorsque je rentre à l'hôtel, les cerfs-volants sont si nombreux dans le ciel qu'on les confondrait presque avec les oiseaux au loin. Avec Pascal, le belge retrouvé à la Vishnu Rest House, un endroit très sympa où beaucoup de routards s'attardent, nous partons à la découverte de la ville. A deux, nous nous écartons du centre pour rejoindre à pied l'ancien palais du maharajat. Peu avant d'arriver sur le pont fait de flotteurs, deux chiens au bord de l'eau dévorent les entrailles d'un cadavre échoué. Dans la religion hindouiste, tous les croyants sont incinérés, sauf quelques catégories de personnes, dont par exemple les enfants de moins de 12 ans, les femmes enceintes, les brahmanes, les personnes décédées de la variole ou de la lèpre, les singes, considérés comme des divinités. Lestées empaquetées au milieu du Gange, a quelques mètres de là où les hindous font la Puja, la prière en prenant un bain dans le Gange, les corps remontent à la surface entre 1 et 2 semaines, et sont mangés par les chiens.

Lorsque l'odeur est trop infecte, un intouchable est nommé pour remorquer les corps sur l'autre rive. Le corps que nous voyons est si gonflé comme un ballon de baudruche, chair à moitié partie, que j'ai l'impression d'être dans un film avec des trucages mal faits. Genre M6 et les mercredi de la vie, version plateau télé avec le chat sur les genoux. Des hommes se brossent les dents, un autre nage un pseudo papillon en se prenant un bout de tronc humain flottant, puis un pied, plus loin un bras. Space. Quelles sont les incidences de l'alimentation et de l'eau du Gange absorbés par la mère sur un foetus lors d'une grossesse ? Ca fait peur !!!

Arrivés à l'ancien palais du maharajat, je suis super contente de découvrir le musée qui abrite de belles pièces, même si elles sont peu mises en valeur. D'ailleurs, nous nous retrouvons dans le noir complet à cause d'une panne d'électricité. De vieilles photos noir et blanc au mur témoignent d'un eldorado révolu. Les anciens maharajats seraient effrayés de revenir aujourd'hui dans leur demeure en ruine. Entre les pierres, les herbes folles poussent. Un enfant me suit avec un serpent et me demande des roupies. Je l'ignore mais son serpent m'effraye. Le but du jeu pour lui étant de recevoir de l'argent pour partir. Je tiens bon. Au loin un vieillard se promène dans le jardin. Ca me touche. Farniente et douceur de vivre font de cette ville mystique un petit havre de paix le long du Gange. Bien que les lieux soient un peu terrifiants la nuit avec les chiens errants qui hurlent à la mort, je suis séduite.

Bénarès, c'est comme une planche de BD de Bilal. En résumé, des cadavres flottent sur l'eau, sont bouffés par les chiens galeux, à deux pas des gens qui se brossent les dents et chient à la fois. Des rats, la mort, la joie, le business, des enfants le long des ghats jouent avec des cerfs volant faits de bric et de broc... par hasard, dans un internet cafe, devinez qui je recroise ? Gilles, le gars hyper pêchu rencontré en Iran a Isfahan en vélo ! C'est lui en fait qui m'avait présenté Henry. Il porte un tee shirt noir avec des inscriptions blanches "et surtout, n'oubliez pas de tomber amoureux." J'adore. C'est son fiston qui lui a offert pour la fête des pères. Et vlatipa que notre aventurière toute guillerette dans sa tête par le passé, se remet à compter fleurette...

Un gros taureau, par les hormones alleché... s'est mis à me courser le long des ghats, j'ai cru que j'allais être embrochée !!! Je l'ai échappée belle. Toute tremblante, je mets 30 minutes à reprendre mes esprits, et vlatipa qu'un chien pelé et malade de ronger les nonos des cadavres me montre ses crocs, prêt à me mordre !!! Dans ma tête, j'étais déjà à l'hosto pour les injections sérum contre la rage... heureusement, dans les deux cas, les hommes ont accouru pour me secourir. Ouf !!! Les vaches en Inde, pour moi, c'est comme les oiseaux d'Hitchkok.

A la pension, j'ai rencontré des gens très sympas. D'abord Manu, un photographe de l'agence Explorer, qui parcourt l'Inde 10 mois par an depuis longtemps. Plutôt amoureux des clichés noir et blanc, j'aime sa simplicité et ses petites rides au coin des yeux qui donnent aux hommes passés 40 ans un charme fou. J'ai hâte de voir son book. Puis il y a Benoît, très discret et plutôt solitaire, en baroude depuis 3 ans à travers le monde. Ancien informaticien, il a quitté son job pour voyager dans des contrées qui me font rêver : Asie centrale, Syrie, Mauritanie, Ethiopie... Puis Christophe, immense gaillard tout fin et barbu, en Inde pour 2 mois entre deux jobs. Les photos qu'il fait sont vraiment pas mal du tout, et lorsque nous parlons photos, nous avons les mêmes références. Et Claire, bout de femme de 35 balais super sympa, qui habite près de chez moi : quel bonheur de parler du quartier et de la boulangerie ! Nous décidons de voyager ensemble dès la mi-janvier, lorsqu'elle reviendra sur Bangkok. Puis nous partirons vers le sud est de l'Asie ensemble. C'est cool. Deux couples de français très ouverts, avec lesquels nous parlons de temps en temps le matin. Les gars sont fous de musiques et une des nenettes est partie faire un stage de méditation et poterie dans une ville voisine. 8 jours exquis où j'ai appris pleins de choses.

Dans ma tête, j'ai eu comme un déclic. La vie est une vie de con lorsque tu ne la partages pas. C'est décidé, je n'ai plus peur de me lancer. Prochaine fois que je tombe amoureuse, je mets le paquet pour que ça marche. Je suis enfin prête. Allo Cheriii ? Oui, c'est moi, je t'appelle en PCV... Manu un soir se met à parler de son experience dans les mouroirs de Calcutta, là où je comptais éventuellement me rendre quelques semaines au alentours de Noël. Il nous raconte l'histoire poignante d'Ahmed, et d'autres vies encore au destin cruel, comme cet homme atteint de paralysie, abandonné des jours et des jours sur un sommier en métal du lit. Ses chairs se sont refermées sur la feraille. N'ayant plus d'argent, il a été arraché du lit et mis dans la rue. Lorsqu il a été recueilli mourrant et atteint de gangrène, Manu s'est vu refuser de la morphine par une soeur. "La morphine ? non. Pour mériter le paradis, l'homme doit souffrir." Encore un des côtés un peu masochiste de la religion catholique prêché par certains. En tout cas, ça m'a passé l'envie d'aller là-bas.

L'Inde est, à mon avis, un pays qui te fracasse si tu présentes le moindre signe de faiblesse. Voici mes limites : Je ne suis pas assez forte dans ma tête pour pouvoir vivre cela. Lorsque mon rick show est arrivé a la gare de Varanasi afin de prendre mon train pour le sud, j'ai eu les boules. Boules de quitter des gens que j'aimais bien, et tourmentée à l'idée de rejoindre en solo l'inconnu. Je n'avais jamais pris le train en Inde et bizarrement, cette idée me stressait un peu. Arrivée à la gare, impossible de se repérer, des gens partout par milliers, pleins de mendiants, d'enfants atteints de polio, des femmes avec un bébé dans les bras, je fuis le regard faussement indifférent, surtout lâche. Dans le compartiment, une femme très belle aux cheveux gris, me rappelle ma première rencontre avec une mamma turque le jour de mon départ le 21 septembre dernier, et nous nous apprivoisons du regard des heures durant, nos yeux se détournant comme des aimants de même pôles lorsque ils se croisent.

Le train roule comme un de ceux qui arrive à la gare Saint-Lazare lorsqu'il se trouve à la station Cardinet. C'est la Saint-Nicolas et je n'ai même pas de bout de chocolat à me mettre sous la dent. Je m'endors dans la paranoïa la plus totale sur mes deux sacs à dos enchaînés et cadenassés à la couchette supérieure. La nuit, lorsque j'ouvre l'oeil, un mendiant m'observe, un peu déformé, étrange vision ou réalité ? Je m'endors... Au petit matin, je découvre le visage de l'homme qui a failli se prendre un lafuma de 55 litres dans la tronche pendant qu'il ronflait comme un porc toute la nuit. (Je me marre en repensant à la tête de Blandine lors d'un fameux séjour au ski). J'ai bien fait de vivre ma crise de nerfs en silence car il est très très très baraqué. Oups...

Seule, européene, voyageant seule et avec 1 cm de cheveux sur le crane, je suscite bien des interrogations. Sourire Snoopy. Cool les gars, je suis une gentille. Le sourire marche. Un petit bout vient me voir, puis un autre enfant, puis les mères, les tantes, et les maris. Il fait chaud, les ventilateurs chargés de poussière m'oppressent. J'observe le train inlassablement, les gens sont adorables avec moi, m'offrent le thé, une pomme, du pop corn, des gâteaux, des bonbons. Super quoi ! Je suis la seule à ne pas me laver. Tous sentent très bons, habillés très proprement. Je flashe sur un petit papy à la tenue un peu usée et très british. Il me parle le matin comme ça longuement, je ne comprends rien mais suis heureuse qu'il m'accorde de l'ntérêt. Ses mains sont très belles. Il m'a touché par sa douceur et son habilité à onter sur sa couchette. Pour redescendre, il se laisse glisser dans les bras d'un homme, tout heureux comme un enfant lorsqu'il met le pied à terre.

Au bout du 2ème jour de voyage, je fais la connaissance d'une bonne soeur qui m'invite dans son compartiment, je la suis et passe la suite de mon voyage avec toute sa famille qui occupe deux compartiement entiers ! Ils sont adorables et je suis épatée de rencontrer des indiens soucieux de l'environnement et qui jetent leur ordure dans un sac et non par la fenêtre. Un des hommes a une moustache poivre et sel super chouette, ainsi que des dents lisses et blanches qui lui donnent un sourire éclatant et très charmeur. Depuis la Turquie, je craque pour les moustachus. Ma grand'mère me disait de ne jamais embrasser de moustachus car je ne pourrais plus jamais m'en passer par la suite. Augustin, quant à lui, scrute les peignes en plastiques vendus par un marchand ambulant.

Trois femmes d'une grande beauté arrivent et tendent la main. Je souris sans comprendre pourquoi elles mendient. J'apprends par la suite que ce sont des hermaphrodites, et rejetés de la société, ils n'ont pas d'emploi donc sont obligés de mendier pour vivre. Leur propre famille et la société les excluent. Ils ont une école spéciale pour eux et restent entre eux. Parfois, certains arrivent à procréer. Je demande à la soeur des détails, persuadée qu'elle se trompe, et nous engageons une longue discution sur l'homosexualite, la transexualite, les eunuques. Je lui parle de soirées parisiennes avec les spectacles de dragqueens, des spécial teatime, elle m'ecoute avec beaucoup d'intérêt, les femmes sont près de nous et très touchées parce que nous leur parlons. Rien de plus normal. Ici, ces personnes-là sont rejetées, aussi débile que cela puisse paraître. Décidémment, j'hallucine. Je n'oublierai jamais ce visage magnifique qui me sourit les larmes aux yeux, en me disant au revoir. La soeur m'explique qu'elles sont tellement montrées du doigt et déstestées de tous, qu'un sourire vaut mieux que 100 roupies pour elles. Encore une fois, j'hallucine.

Toute la famille m'invite à passer les fêtes avec elle dans le village. Ca me fait un bien fou de me retrouver avec des gens qui ont la meme religion que moi. J'irai peut-être les voir après Noël. Cette rencontre m'a comblée de joie... Après un bref séjour à Chennai, je suis arrivée à Mamalapurnam, où je compte rester quelques jours à bouquiner sans rien faire au bord de la mer, et vadrouiller dans le village en vélo. Les soirées sont très agréables chez Jean-Jacques, et l'on y mange tous ensemble, c 'est la véritable tour de Babel et on est comme à la maison, une grande famille, mais éphémère et d'adoption. Je me sens bien et libre...

Je vous dis à bientôt pour la suite de mes aventures, arrêtez de m'envoyer des mails comme quoi votre quotidien est insipide, ce n'est pas vrai. le bonheur est de partager simplement avec les gens que l'on aime, dans un quotidien peut être fait de routine, dans ce cas, à nous d'y mettre un peu de piment. Le voyage commence au pas de notre porte !

Grosses bises et à très bientôt,

Anne So

retour vers le Inde (1)

retour au carnet de route